Parlhot (entretien avec T.O. sur She Dreams in Vedas)

http://parlhot.com (Sylvain Fesson)

T.O : SHE DREAMS IN VEDAS (1)

16 août 2012. Berlin Nord. 23h. « Euh, tu suces ? » « Si je suces ? Ah ouais, t’es plutôt cash quand tu t’y mets ! » « Ahahaha ! Je voulais dire : le thé. Tu sucres ? » L’interview avec Théophile Aries alias Teo Peaks alias T.O. commence comme je les aime : avec une bonne petite blague pseudo candide glissée telle une peau de banane histoire de se mettre en jambe, et de poser le cadre : « Péchons, mon ami, péchons, à la mode lynchienne de chez toi et que nous partageons. »

« Les idées sont comme des poissons. Si tu veux attraper du petit poisson, tu peux rester en surface. Mais si tu veux attraper du gros, tu dois aller plus profond », viens-je de le lire dans Catching the Big Fish – meditation, consciousness and creativity, l’ouvrage que le réalisateur de Twin Peaks a sorti en décembre 2006 et que ce grand « Lynch Maniac » de Théo a bien évidemment acheté et laissé, pour mon plus grand plaisir, comme lecture premium dans ses toilettes berlinoises.

(Je vous épargne ici l’utilité de ma précision quant au caractère germanique de cette cuvette de W.C. et l’éventuel rapport que cela pourrait avoir avec la thématique toute sub aquatique qui nous occupe mais par contre, pour votre gouverne, sachez que par « aller plus profond » David Lynch veut dire expérimenter un état de conscience élargi par la méditation transcendantale qu’il pratique depuis 1973, quand il en chiait à achever son premier film, Eraserhead, et son premier mariage.)

Je suis donc chez Teo à Berlin. C’est ma première fois ici, en Allemagne. Il m’héberge. Holidays. Et je le connais peu voire pas Teo. Je l’ai rencontré il y doit y avoir trois ans via une amie en commun, Johanna. Je sais qu’il a déjà eu un groupe avec son frère jumeau Aurélien, un groupe qui s’appelle Underwires et a sorti quelques albums électro pop, qu’il bosse dans une librairie, qu’il traduit en français des livres, notamment de Burroughs. Qu’il vient de monter un groupe avec Johanna.

Johanna est mélomane mais elle a jamais fait ça, chanter, écrire. Et elle ne joue d’aucun instrument. Alors monter un groupe, d’un coup, comme ça, à plus de 30 piges, ça m’intrigue. Elle a appelé ça She Dreams in Vedas et je me réjouis de cette occasion du « groupe » entre nous, de ce « je » de l’interview pour enfin faire connaissance avec Teo et en savoir plus sur cette aventure pop qui commence juste (sugar à toi !) à prendre vie et leur échapper. « Un petit sucre, merci ! »

« Johanna, c’est Nico avec plus d’émotion »

 

Johanna, Teo et Patrick sous le métro parisien

Johanna, Teo et Patrick sous le métro parisien

 

Alors Téo, dis-moi, de quand date l’aventure She Dreams in Vedas ?

De décembre 2011, je dirai. Johanna et moi, on s’était réuni ici même, chez moi, il y a un an. Elle était venue 10 jours. Elle avait les paroles et on a fait les morceaux quoi.

Ok. Moi ce qui m’a étonné c’est que d’un coup, à près de 30 piges, elle ait envie de devenir pop star. Parce qu’elle formule les choses comme ça Johanna : « J’ai envie de devenir une pop star ! » Elle t’en avait déjà parlé de ça, comme ça ?

Oui, oui, ça faisait déjà un moment qu’elle m’avait dit qu’elle voulait chanter sur scène. Faut savoir que Johanna, quand je l’ai rencontrée…

Ah oui, tiens, c’est ce que j’allais te demander : raconte-moi comment tu l’as rencontrée. C’est important ça, c’est pas anodin la manière dont les gens rencontrent Johanna ou dont Johanna se lance à leur rencontre.

Oui, c’est rarement simple (rires) ! Je l’ai rencontrée parce que c’est une amie d’un pote à moi qui habite en Chine. Elle l’avait rencontré dans un bar. Il était à la table d’à côté et ils ont commencé à discuter. Et ce qui s’est passé c’est qu’un jour, c’était encore en décembre, en décembre 2009, un an avant notre première rencontre de travail si j’ose dire, j’étais à Paris, je devais rentrer à Berlin mais mon vol était annulé parce qu’il y avait trop de neige. Je devais donc retourner loger à Paris chez une amie en attendant, mais finalement cette amie n’a pas pu me recevoir. Fabien, mon ami qui habite en Chine était alors en vacances chez Johanna depuis une semaine. Du coup, avec son accord, il m’a proposé de venir chez elle. C’est comme ça que je l’ai rencontrée.

Ah, ça ne m’étonne pas, je me suis rendu compte qu’elle hébergeait souvent des amis !

Ah oui, chez elle c’est l’auberge espagnole !

Ce soir-là, vous aviez déjà parlé musique  ?

Elle savait que j’avais un groupe  mais on n’en n’a pas beaucoup parlé, non. Par contre, on s’est bien entendu tout de suite. On s’est vraiment bien marré, ouais. On s’est revu à Paris l’été suivant, je l’ai revu avec une amie, elle a obtenu son diplôme (Master d’anthropologie, Master de français langue étrangère – nda), elle s’est mise à enseigner et elle m’a tout de suite dit : « Moi, ce que je voudrais c’est être sur scène, être une rock star ! » Des choses comme ça, ouais.

Et tu lui as dit quoi ?

Bah j’ai dit oui.

Ok (rires) !

Mais à ce moment-là elle ne m’avait pas demandé de faire quelque chose avec elle. Peut-être parce qu’à l’époque j’étais pris par Underwires, le groupe que j’avais avec mon frère. Mais ce projet vivait ces derniers jours.

Quand était-il né ?

En 1999. On a sorti 4 albums.

En autoprod ?

Nan, le troisième a été co-produit (In Your Room, sorti en 2006, et salué à l’époque par Magic! et Les Inrocks – nda). J’ai un exemplaire du quatrième si tu veux (Take It Slow – nda). On l’a enregistré en septembre 2010. Il est sorti en juin 2011.

Et celui est de nouveau sorti en autoproduction ?

Oui, pour le précédent on était sous contrat avec Believe Digital. Ils l’avaient mis sur iTunes. On a juste pressé 500 CD.

Il a eu son petit succès ?

Non, pas vraiment. Je veux dire, on n’a pas fait de promo quoi. Comme à chaque fois quoi, une fois qu’on fini un disque on pense direct au suivant et voilà. Désolé (rires) ! Il ne s’est rien passé et moi c’est justement à cause de ça que je n’ai pas cherché à financer le dernier album, ça sert à rien. Je n’ai pas eu tort : il est tout aussi bien et il n’a pas fait moins de bruit autour de lui ! Quoi qu’il en soit, après ça j’avais envie d’autre chose. Et c’est là, à l’été 2010, que Johanna m’a proposé de monter un groupe.

Comment t’a-t-elle présenté les choses ?

Je me souviens que j’étais chez elle au mois de juillet et elle m’a montré ses textes. Et je lui ai dit que moi je ferais la musique.

Ils étaient prêts à être mis en musique ?

Fallait modifier quelques phrases pour que ça colle mélodiquement mais dans l’ensemble ils étaient bien, ouais. A mon retour d’Inde en décembre 2010, elle était donc là à Berlin et durant ces 10 jours on a fait en gros un ou deux morceaux par jour et je les ai enregistrés.

Comment met-on un texte en musique, un texte qui n’est pas chanté, qui repose juste comme ça sur une feuille ? Comment en fait-on concrètement une chanson ?

Hé bien par exemple sur « Draft Blues » elle voulait quelque chose de doux. J’ai donc cherché une suite d’accord à la guitare et quand j’en ai trouvé une qui me plaisait, je me suis dis que maintenant il fallait trouver la mélodie. Comment tu fais ? Bah là encore t’essayes, tu tâtonnes. Et à un moment je me suis dit que j’avais trouvé une bonne mélodie, que celle-là on allait la garder et comme j’avais une structure mélodique en couplets-refrains je lui ai donc dit demander de récrire un peu son texte, genre rajouter un couplet en plus quand il était trop court, des trucs comme ça, elle le chantait, on a dû le répéter le morceau 10 à 20 fois et après je l’enregistrais, pas forcément le même jour, parfois le lendemain par exemple. Je crois qu’on a fait 8 morceaux comme ça, elle est partie et je lui ai tout mailé pour qu’elle les répète. C’est là qu’elle a cherché un nom de groupe.

Il n’y en avait pas du tout à l’époque ?

Nan.

Pas de nom de groupe. Pas de mélodie, de vraie direction musique. Juste des textes. Ce n’était pas déboussolant comme projet pour toi ? Tu ne devais pas trop savoir où tu mettais les pieds !

En effet, je ne savais pas trop quel genre de musique elle voulait. Je sais qu’elle aimait Underwires, qu’elle n’était pas contre quelque chose d’un peu électro comme ça, mais je lui ai dit que pour commencer on allait composer à la guitare et au piano et que pour les arrangements éventuellement électro ou autres on verra ça plus tard, une fois en studio. Finalement, il y a des trucs qui sonnent un peu électro mais ça pourrait l’être encore plus si un jour on va les enregistrer avec un ingénieur du son qui s’y connait. Mais honnêtement moi j’aime bien qu’il n’y ait presque que de la guitare et du piano…

Johanna chez Teo à Berlin

Johanna chez Teo à Berlin

T’en avais marre de l’électro  ?

Ouais, un peu. Et elle adore les morceaux au piano. C’est ceux qu’elle préfère.

Comme « Love Rises » ?

Ouais, c’est son préféré.

C’est vrai qu’il a un truc tout frêle qui est touchant.

Oui, elle le sent bien. Sa voix va. Au début je devais lui dire : « Chante-le comme ci ou comme ça » mais elle a vite pris le pli. Après, quand elle est rentrée à Paris, on communiquait par mail et je lui parlais pas mal des textes védiques…

C’est quoi ?

C’est une vieille philosophie indienne. Et un jour, ça lui a soufflé le nom du groupe : She Dreams in Vedas.

Ah d’ac. Mais c’est quoi précisément des Vedas  ?

C’est des vers. C’est comme une poésie en fait. Ça parle de la vie, des choses comme ça. Et je crois qu’elle a eu cette idée dans un flash, comme un rêve éveillé : She Dreams in Vedas. Et j’ai trouvé ça bien. J’ai même trouvé ça mieux que bien car on avait commencé à composer à mon retour d’Inde et qu’elle a toujours rêvé d’aller là-bas, et elle veut toujours y aller.

Donc quelque part, tu as mis beaucoup de toi dans ce projet sans t’en rendre compte ?

 

Oui et un truc bizarre, c’est que le morceau « Draft Blues », je l’ai réenregistré au mois de février et j’avais fait des accords à la guitare et je me suis dit :  « Ça serait bien de faire un riff ». Au départ j’ai fait un riff genre « Toum toum toum toum » et après, en cherchant d’autres notes j’ai finalement atterri sur un riff qui ressemble a du cithare. Je me suis dit : « C’est incroyable, on dirait vraiment de la musique indienne ! » Je lui ai envoyé cette version, j’ai rien dit, et elle m’a dit : « T’as joué avec une guitare indienne ? » Du coup c’est mon morceau préféré. Et Arno (Arno Bisselbach alias ArnoBiss – nda) voudrait faire le clip.

A propos de clip et d’Arno, qui est régisseur et réalisateur amateur, j’ai le sentiment que toi et Johanna partagez un vrai amour du cinéma, qui dépasse peut-être même celui que vous avez pour la pop. Je me trompe ?

Non, on aime les deux. Johanna est d’ailleurs plus au courant des groupes du moment que moi. Elle lit plus les magazines que moi. Mais on parle beaucoup de cinéma, oui. Elle m’envoie tous les jours des mails où elle me parle des films qu’elle a vus avec Arno.

Quelle est d’ailleurs la place d’Arno dans le projet ? 

Je dirais qu’il s’occupe surtout de tout ce qui touche aux visuels. Par exemple il est en train de faire un film d’animation pour « Draft Blues ». Il m’a montré où il en est, je sais pas comment il a fait ça, mais c’est déjà vachement bien et colle super bien avec le morceau. Tu vois un p’tit crayon qui commence à se balader sur une feuille et qui se met à dessiner des personnages qui s’animent. Donc voilà, je pense qu’il va faire les clips. Mais il a aussi quelques idées d’arrangements, par exemple dans les basses, des trucs comme ça.

Oui, parce qu’Arno est assez branché musique. Il en écoute beaucoup, il est même très érudit en la matière, avec des avis très tranchés, des goûts très précis. Il va donc sans doute vouloir mettre son grain de sel de-ci de-là.

Ouais, et il a apporté de bonnes parties, je pense qu’on va en garder. Chacun apporte sa touche. Par exemple, Patrick (Patrick Dahn alias Grinning – nda), le guitariste, a crée des ponts sur « Draft Blues » et un autre morceau je crois pour les rallonger et avoir des changements d’accords. Ça c’est quelque chose que je fais jamais parce que j’aime pas les ponts. Enfin c’est pas que j’aime pas les ponts mais j’aime pas les composer.

Tu coupes les ponts !

Voilà (rires) ! C’est déjà assez dur de trouver les accords pour les couplets et le refrain alors si après il faut aussi en trouver pour le pont, en plus un pont qui ne sert pas à grand chose… !

Tu trouves qu’un pont ça ne sert pas à grand chose dans un morceau ?

Bah ouais, je trouve que c’est pas extrêmement utile un pont, c’est juste pour éviter les répétitions…

Tu trouves pas qu’il y a des morceaux avec des supers ponts de oufs ?

Pfff, ouais, si, je trouve que Placebo font des ponts souvent bien péchus et logiques avec le reste. Après y’a des gens qui les merdent complètement. Par exemple, je trouve que Bowie sur certains albums il a fait des ponts totalement nuls, genre qui n’ont rien à voir avec le reste du morceau.

Ah ouais ?

Ouais, c’est pour ça que je trouve pas ça très utile la plupart du temps. Ou alors très branlant. Faut choper la bonne note quoi. Donc ça dépend, mais disons que moi j’aime bien les morceaux courts.

Ça se voit dans ton projet avec Johanna, les morceaux sont de factures très pop.

Très pop, oui. Et puis j’ai pas envie qu’il y ait des longs passages musicaux parce que je pense que le point central c’est Johanna, donc je pense que c’est important de rester dans le couplet et refrain. Je veux pas du Smashing Pumpkins avec 5 minutes de guitare, tu vois ? Avec Underwires, pareil, j’en faisais jamais. Patrick, le guitariste, fait des ponts lui donc voilà, je suis content, ça m’évite encore plus d’avoir en faire !

Ok. Tout à l’heure tu parlais du désir de Johanna d’être une rock star, désir qui est à l’origine du projet She Dreams in Vedas. T’es-tu dit que ce son enthousiasme à monter groupe allait te permettre d’exprimer des choses que, musicalement, tu n’as pas exprimées jusqu’ici ?

Ouais, en faisant des chansons simples. Enfin des choses que je trouve bien mais simples. Pas prise de tête quoi. Parce qu’avec Underwires y’avait un coté plus expérimental. Tout à l’heure toi et moi on parlait de Björk, de ce moment où, après Vespertine, elle a perdu la mélodie en basculant dans l’expérimental. Voilà, j’ai envie de retourner à un truc où on sente vraiment la mélodie, quelque chose de pop.

Johanna et Teo à Berlin

Johanna et Teo à Berlin

Et tu tiens à ce que soit en anglais ou tu te verrais bien composer sur des textes en français ?

Bah moi j’aimerais bien que Johanna chante un peu en français, ouais, mais elle m’a dit qu’elle allait y réfléchir. Mais peu importe à la limite. Moi, j’aime bien écrire des petites chansons pop sympas, je trouve pas ça difficile, ce que je trouve difficile c’est la technique, c’est de rajouter ensuite une batterie avec l’ordinateur. Rajouter la basse, ça va, mais rajouter la rythmique, les arrangements, tout ça, c’est la partie que j’aime le moins. Mais composer un morceau j’aime bien, et je trouve que ça va assez vite, tu vois ? C’est le truc à Lou Reed quoi, c’est-à-dire qu’avec une suite de quatre accords tu peux faire six morceaux. Lou Reed fait ça tellement bien que tu t’en rends pas compte. Tu te rends pas compte que les deux accords de « Walk on the Wild Side », qui sont Do et Sol, il les a repris dans « Sunday Morning » par exemple…

J’ai entendu dire que cette compo serait plutôt de John Cale…

Ah ouais ? Je savais pas. Je suis pas fan du Velvet dissonnant de John Cale, je suis plus sur le Velvet de Lou Reed. Je suis plus Lou Reed. Enfin le Lou Reed de cette période car après en solo il a quand même fait un bon paquet de trucs à jeter ! Et Lou Reed c’est les mêmes accords et il a 30 morceaux avec ces mêmes accords. Il te fera jamais un accord compliqué, il te fera jamais, ou rarement, un Si bémol ou un truc comme ça. C’est toujours Do, Sol, Mi, mais voilà avec il fait des trucs fabuleux. Genre Berlin ! Je pense que c’est son meilleur. Il est impressionnant. Je l’aie vu la tournée Berlin, c’était à Berlin. Superbe. Et voilà, « Caroline Says (II) », c’est pareil : des accords qu’il a déjà utilisés dix fois mais il change tellement la mélodie et tout que tu t’en rends pas compte.

Ça me rappelle ce que me disait récemment mon ami Pierre du groupe Sonic Satellite, comme quoi il adore le deuxième album des Jesus and Mary Chain, Darklands, parce que ça travaille sur les 2-3 mêmes accords tout du long et il aime ce défi de devoir se réinventer à chaque fois avec si peu, ce petit combat teigneux.

Je comprends, moi aussi j’aime bien ça. C’est infini après. Johanna a d’autres textes là, elle m’a dit qu’elle allait venir en décembre. Et je lui ai dit qu’on allait essayer de refaire huit morceaux sur ces mêmes accords là. Et c’est possible parce qu’on peut toujours les jouer différemment, les accélérer ou les ralentir ou les jouer en arpège, etc., etc. Bref on va pas faire « Bohemian Rhapsody » quoi ! On fera peut-être quelque chose de plus pop rock ou électro pop si elle en a envie mais on restera dans une base pop…

Back to basics !

Oui, retour aux fondamentaux. Tu vois, par exemple un ami est passé me voir en janvier, peu après qu’on ait fini de composer ces 8 premiers morceaux. Je lui ai dit que j’allais lui en faire écouter 2-3. Honnêtement, comme en plus il est musicien classique, j’étais pas du tout certain que ça lui plaise. Je me souviens d’ailleurs qu’il avait été parfois vachement dur avec ce que je lui avait fait écouter d’Underwires. Et en fait là, il m’a dit que ça faisait du bien d’entendre des trucs un peu simples et purs comme ça. J’ai d’autres potes qui ont eu ce genre de réactions, qui trouvaient ça super beau. J’étais vachement surpris. Parce que moi je prenais pas totalement ça au sérieux. Et plus on me disait des trucs comme ça, plus j’ai réécouté le Velvet. Et je me suis dit : « Voilà, c’est ça la direction en fait ».

Tu penses que la pop d’aujourd’hui a perdu de vue cette simplicité et cette émotion directe ?

Ouais, un peu. Je trouve qu’on est allé un peu trop loin. Enfin c’est con de dire ça mais je trouve que c’est un peu pareil en cinéma. Par exemple, Kubric utilisait toujours des morceaux de musique déjà existants, de la musique classique, des choses qui avaient fait leurs preuves. Il disait qu’aujourd’hui on est un peu dépassé… Enfin moi j’ai du mal à être hyper intéressé par ce qui se fait actuellement…

T’écoutes quoi en ce moment ?

J’écoute pas de pop en fait. J’écoute beaucoup de Nina Simone, des trucs comme ça. Mais pour moi c’était important de jouer avec des vrais instruments. C’est le plus important. J’ai pas envie de faire un album sur ordinateur. Des groupes comme Plaid, je trouve ça superbe, et je les écoute souvent, mais je pourrais pas faire ça. C’est comme Daft Punk, même si je les écoute déjà moins. Tout ça, c’est pas la musique que j’ai envie de faire. Après je sais pas, je sais pas si c’est correct ce que je dis quand je dis qu’on est allé trop loin…

Trop loin dans les machines ? Trop loin d’un truc lo-fi ?

Un truc Goofy (rires) ?!

Non, « low-fidelity », spontané, tu vois ?

Ah oui, en fait mon problème avec Underwires parce qu’en gros en concert on jouait avec des ordis : mon frère avait un ordi et moi je jouais au clavier et j’en avais marre. J’avais plutôt envie d’avoir un piano ou une guitare et d’être accompagné par une chanteuse ou un chanteur et même une batterie, tu vois, revenir à quelque chose de simple. Quelque chose d’un peu français en un sens, d’un peu Françoise Hardy à une certaine époque, des trucs nus comme dans la vie, un peu naïfs. Mais je voulais pas faire des trucs exprès pour que ça marche. Je voulais pas me mettre à écouter la radio pour voir ce qui passe…

Genre Lady Gaga !

Ouais, surtout que, honnêtement, c’est pas dur de faire des morceaux comme ça. Y’a les arrangements et tout ça, mais à la base c’est pas difficile. T’écoutes la radio et en gros tu refais un peu la même chose avec des voix vocodées. Je voulais pas faire du Lady Gaga quoi ! Je voulais plus faire du Velvet. Simple et émouvant. Et Johanna, je trouve qu’elle a ça dans la voix : l’émotion. C’est Nico avec plus d’émotion. Enfin Nico est émouvante, mais elle a ce côté germanique très dur, distancié, froid. Il y a quand même plus d’humanité chez Johanna ! Et voilà, moi je voulais quand même faire quelque-chose que j’aime jouer et écouter. C’est pour ça que dans les arrangements des morceaux j’ai rajouté des petits sons un peu bizarres. Parce que j’aime aussi ça, le côté un peu Nine Inch Nails. J’adore les B.O qu’il fait. En ce moment je n’arrête pas d’écouter celles de Millenium et de The Social Network. Et puis celles de Lost Highway bien sûr, à laquelle je reviens régulièrement. Parce qu’il a évidemment collaboré avec Lynch… Je trouve que Trent Reznor n’est jamais aussi bon que lorsqu’il ne chante pas. Donc voilà, il y a toujours une espèce de « Brrrr… » dans les morceaux que j’ai faits pour She Dreams, même dans « Draft Blues ». Johanna ne l’avait pas entendu au début et un jour j’ai remonté ce son et elle m’a dit : « Oh, c’est vachement bien ! » Donc c’est pop mais avec un côté grave.

Johanna, Teo et Patrick sous le métro parisien

Johanna, Teo et Patrick sous le métro parisien

16 août 2012. Berlin Nord. 23h30. « Au départ je prenais pas trop ça au sérieux » m’avoue Téo que je cuisine dans sa cuisine autour d’un tea time nocturne depuis déjà trente bonnes minutes autour de She Dreams in Vedas, le projet qu’il a formé vers décembre 2011 en tant que compositeur avec son amie wannabe be pop star, Johanna. Et je suis comme Téo : moi aussi je ne prenais pas au sérieux cette « music story » lancée par elle et lui « between Berlin and Paris ». Mais alors pas du tout.

Cette histoire d’ « Alice moderne qui s’imagine être Bowie dans un Walt Disney écrit par Ginsberg » comme elle l’écrira dans sa bio, je la subodorais déjà, et ça ne me disait rien qui vaille. Ça sentait le culte sans recul des idoles rock, le suivisme de la fan gavée de références hors-sol, l’adulescence et le mimétisme généré par l’industrie du rêve, Warhol compris. Selfie et autographe. Bref, pour moi qui suis plutôt de l’école des Radiohead et Dominique A, c’était tout ce qu’il ne fallait pas faire.

(Je ne dirai pas qu’il y ait pu avoir ne serait-ce qu’une once de jalousie dans ce jugement, ce n’est pas parce qu’on est journaliste musical et qu’on a des tonnes de poèmes qui défoncent depuis des lustres dans les tiroirs qu’on est frustré dès que le premier pote venu qui se rêve pop star décide de saisir sa chance en s’en donnant les moyens, je dirai juste que putain pour moi sur le papier cette entreprise manquait sincèrement de mordant et de rupture avec les gods en vigueur pour trouer la page.)

Et puis j’ai écouté en exclu quelques-uns des 8 titres qu’ils avaient maquettés et je me suis dit (façon Inrocks) : « Putain ! « Insomnia » ressemble à la rencontre de Nico, Au Revoir Simone et Belle and Sebastian. » Quelque chose s’est instillé en moi. Le procès latent pour pratique de rétropop ne s’est pas envolé mais il a commencé à s’estomper comme Marty McFly sur la photo de famille quand il squatte le passé. Il s’est comme incliné devant l’allant émotionnel de ces mélodies simples, belles.

Il y avait là un bienfait, une fraîcheur et une candeur qui dénotaient franchement de tous ces groupes qui se la racontent alors qu’ils font juste de la musique, qu’aussi bien foutue soit-elle (et parfois trop bien foutue est-elle), ils font juste de la musique, qu’ils n’ont pas les chansons, pas ce qu’on appelle bêtement « le supplément d’âme ». Johanna ne l’a pas non plus : elle chante juste du lieu d’où peu chantent, du lieu où tout sonne juste même chanté faux : du tréfonds de ses songes et ses avanies.

Et ça m’a étonné quand j’ai entendu ça. Oui, lézardouillé quelque chose en moi. Des certitudes ? Ah, I’m just a jail house guy ? Alors il a fallu que j’en parle à Teo. En vacances à Berlin où lui vit depuis quelques années, je ne pouvais pas ne pas lui en parler, l’interviewer lui – dans son absence à elle – sur elle et She Dreams. Au départ, pudique, Teo s’esquivait, il pensait n’avoir rien à dire mais là ça fait déjà un bon thé qu’on parle de pop musique et de philosophie indienne, de Velvet et Vedas…

« Johanna, c’est un personnage de Rohmer »

2. TO face

Téo, sur quels artistes vous vous retrouvez Johanna et toi ?
Elle aime Keren Ann. Moi aussi j’aime bien Keren Ann mais plus pour certains trucs de guitare… Elle adore Pink Floyd, et ça c’est moins truc, elle adore Dark Side of the Moon, elle l’a en vinyle chez elle et elle l’écoute souvent. Je crois qu’on se retrouve surtout sur Bowie en fait. Bowie, Lou Reed et Philip Glass. Ouais, beaucoup sur Philip Glass. Bon, pour l’instant on n’a pas fait du Philip Glass (rires) ! Mais moi Glass j’adore parce que ça fait toujours : « Tudududududu » (il chante – nda). Ces rythmes, c’est ce que j’aime et je les retrouve un peu chez Placebo. Philip Glass a pris ça dans la musique indienne. Parce qu’il compose pas en fonction de notre solfège à nous mais en fonction du solfège indien. Ce genre de rythmes, j’adorerai faire ça avec Johanna mais ce sera pour l’étape suivante. Je pense que pour l’instant il faut que ça reste vachement pop. Basique quoi.

Je vois. La première fois que j’ai entendu quelques chansons de She Dreams in Vedas et que j’ai découvert la voix chantée de Johanna – je ne l’avais jamais entendu chanter auparavant – j’ai trouvé qu’il y avait, toute proportion gardée, un truc à la Nico dans son chant, une sorte de lassitude, un ton assez bas qui étonne quand on connaît sa voix parlée…
Ouais, Nico ça fait partie des trucs qu’on partage, et j’adore le décalage entre la musique et sa voix… Mais elle a déjà changé sa manière de chanter. Au tout début, elle chantait plus doucement et n’allait pas dans les aigus. Depuis elle a appris à avoir plus de souffle pour qu’on l’entend mieux et du coup sur un morceau comme « Love Rises » elle chante dorénavant les aigus et ça rend vachement bien, je trouve. Et puis maintenant elle essaie de jouer devant des gens… Mais oui, il reste ce petit côté à la Nico que j’aime bien. C’est normal : le Velvet, c’est La référence. J’adorerais faire des trucs de ce genre. D’ailleurs l’autre jour, je lui ai envoyé le morceau « I’m Sticking With You » (sorti en 1985 sur VU, compilation de morceaux inédits – nda) du Velvet où ils sont trois à chanter. Il y a la batteuse, Maureen Tucker, le bassiste, dont j’ai oublié le nom (Doug Yule – nda) et puis Lou Reed qui arrive à la fin. Et le bassiste et la batteuse chantent faux, c’est ça que j’aime. Du coup quand Lou Reed arrive c’est magnifique. D’autant plus magnifique. On dit que Lou Reed ne sait pas chanter, mais c’est faux.

Comme Bashung, il a un vrai flow.
Oui et puis il sait toujours choper la bonne note. C’est comme la guitare, c’est pas vraiment un super guitariste mais il sait toujours choper la bonne note et finalement je trouve que c’est ça qui compte. C’est pas une bête de technique mais il a l’oreille. Sur l’album Transformer, il y a un morceau que j’adore, c’est « New York Telephone Conversation ». Bowie est derrière et c’est léger, naïf, c’est un peu Pop Art. J’adore ça.

Quelle est ta définition du Pop Art ?
La simplicité alliée à un truc. Je veux dire, Warhol c’est pas compliqué ce qu’il fait mais malgré tout quand je vois Mao ou Marilyn Monroe, je me dis qu’il y a un truc. Et c’est pas parce qu’ils sont connus parce que quand je vois la chaise électrique (Big Electric Chair – nda), ça me fait aussi un truc, tu vois ? C’est efficace. C’est parfois un peu comique mais pas stupide non plus… Ouais Pop Art en fait et Nouvelle Vague aussi. Elle a d’ailleurs un côté Nouvelle Vague, Johanna. Elle n’aime pas Rohmer, mais je trouve qu’elle a un côté personnage de Rohmer.

Un mélange de naïveté, de tragique et de drôlerie.
Oui, oui, c’est jamais trop sérieux mais en même temps c’est compliqué, c’est pas grave et je trouve que ça fait vraiment d’elle un personnage des films de Rohmer et pourtant elle n’aime pas Rohmer. Ça me surprend un peu. Mais Arno (le choriste, clavieriste et clippeur du groupenda) adore Rohmer (rires) !

Johanna est une amie, tu la connais bien. Qu’est-ce que ça fait de se mettre à composer pour quelqu’un qu’on connaît bien comme ça ? Ça nourrit l’inspiration ? Ça la freine ?
Je ne saurais pas dire mais c’est vrai que, la connaissant, je n’aurais pas pu faire du Vespertine. Déjà techniquement, je n’aurais pas pu, c’est trop complexe, non, ce que j’ai vu pour elle pas rapport à ce que je sais d’elle, c’est des morceaux simples avec des accords mineurs, tu vois ? C’est un fond de tristesse mais pas du Barbara. Un truc qui soit léger tout en ayant une petite profondeur. « Love Rises », c’est ça…

Une pop comme le petit parapluie qui illustre ce morceau ?
Oui comme ce petit parapluie (rires) ! Ce dessin, c’est Tim, un pote à moi qui l’a fait. Et tiens, Tim est d’ailleurs d’origine indienne. Il est né en Inde…

She Dreams, c’est vraiment un projet indien pop alors !
Oui (rires) ! D’ailleurs depuis que « Draft Blues » a pris des sonorités indiennes c’est mon morceau préféré. Je trouve qu’il a vraiment décollé, trouvé son identité…

De quoi parle « Draft Blues » ?
Euh, ça parle d’une page blanche qui est toute seule et qui a voudrait qu’on la remplisse. C’est le blues du brouillon.

Ou de la blancheur… ?
Ou de la blancheur, ouais…

Tu penses que ça illustre Johanna, cette page blanche ?
Euh, ouais, peut-être, c’est vrai.. Oui, possible. Quand on ne la connaît pas, on peut penser qu’elle est plus légère qu’elle n’est vraiment. Qu’elle manque de consistance, comme une page blanche. Mais en fait elle sait ce qu’elle veut et c’est ce qui me surprend le plus dans ce projet.

Elle fait preuve de poigne ?
Oui, c’est ça, et puis elle ne lâche pas le truc. Elle me relançait régulièrement : « Il faudrait faire ça. Est-ce que tu peux me renvoyer ce morceau pour que je refasse les voix ? » Et elle m’envoyait cinq voix différentes. En fait, ce qui me faisait peur au début, c’est qu’elle aime tout ce que lui propose. Et en fait, pas du tout. Pour « Draft Blues », à un moment j’avais fait un arrangement basse/batterie et elle n’aimait pas. Elle m’a dit : « Ça va pas, y’a trop de batterie », alors j’ai enlevé la batterie. Donc elle sait quand même ce qu’elle veut, ou au moins ce qu’elle ne veut pas. Quand après ça « Draft Blues » s’est remis a prendre un sens qui ne lui plaisait plus, elle me l’a dit : « Oh, il y a encore quelque chose que je n’aime pas », j’ai donc enlevé la basse parce qu’elle voulait quelque chose de plus doux et après j’ai fait les riffs de guitare et là elle m’a dit : « Voilà, c’est exactement comme je voudrais que ce soit ». Et ça m’a surpris, car je me suis dit qu’elle a une idée vraiment précise de ce qu’elle veut.

Johanna chez elle au naturel.

Johanna chez elle au naturel.

J’imagine que lorsqu’on est compositeur comme toi ça doit être bizarre à recevoir venant de quelqu’un qui ne connaît pas la musique, du moins instrumentalement…
Ce qui est bizarre, par exemple, c’est qu’elle voulait que je fasse des chœurs sur certains morceaux. Elle enregistrait ses voix, me les envoyait par mails et me disait : « Bon, fais tes voix maintenant ». J’étais surpris par sa proposition. Et en fait nos deux voix vont vraiment bien ensemble, je trouve. Donc oui, elle ne maîtrise pas instrumentalement la musique, mais comme elle en écoute beaucoup, qu’elle est mélomane, ça va, c’est un bon mélange. Et je suis content de travailler avec quelqu’un qui ose prendre le et les devants. J’ai beau faire mes propres projets, si je devais choisir entre jouer mes morceaux sur scène et jouer avec Johanna, je préférerais jouer avec Johanna. J’aime bien être en retrait et jouer du piano.

Tu n’aimes pas trop la scène ?
Si, mais en retrait. On en a fait avec Underwires (son premier groupe montée avec son frère– nda), on en a fait pas mal, à une époque on était même quatre sur scène. On a même ouvert pour Sébastien Tellier au Francophonic Festival à Berlin…

A quelle époque ?
Je crois que c’était 2006 (oui, après la sortie de Sessions, son troisième album – nda). Il était bien son concert d’ailleurs. On a ensuite ouvert pour Cocorosie en 2009. On était donc quatre, mon frère était devant et moi j’étais en retrait avec les deux autres musiciens. Et je préférais ça à se retrouver juste tous les deux comme ça a été le cas à la fin d’Underwires. Là c’était pas drôle. Et ce qui est bien avec ce projet c’est qu’on revient à un truc de groupe. Pour l’instant, il y a un guitariste, un bassiste et je crois qu’il y a un batteur d’origine brésilienne…

Oui, elle l’aurait recruté pour sa capacité à jouer des sonorités proches de celles, afro punk, qu’elle a entendu dans un morceau de l’album Tamer Animals du groupe Other Lives…
Oui, et tu vois, c’est pareil, là aussi elle avait une idée précise de ce qu’elle voulait. Elle en a parlé à ce Brésilien qui est un élève qu’elle a en cours, elle lui a dit : « Voilà exactement ce que je veux ». Non, mais vraiment, elle sait bien ce qu’elle veut. Et puis elle se lance pour faire des concerts, elle semble même prête à chanter dans la rue. Tu vois, au début je me suis dit que c’était sûrement un doux rêve, je me disais : « Est-ce qu’elle va pouvoir ensuite chanter sur scène devant des gens ? » Et bien oui, pas de problème.

Ça t’a fait peur à un moment que ça ne puisse être qu’un doux rêve ?
Non, car je me suis dit : « Je le fais quand même ! Même si ça mène à rien ce sera marrant ! » Moi, quand on me demande d’écrire des morceaux, je suis toujours content. J’adore ça. Et tu vois, au départ je me disais que c’était peut-être qu’un doux rêve et maintenant je commence à me dire que c’est limite plus intéressant que mes projets (rires) ! Enfin, c’est pas que c’est plus intéressant mais je suis presque plus motivé à composer pour She Dreams que pour moi-même. C’est juste dommage qu’on ne vive pas dans la même ville…

Mais peut-être que la communication entre vos deux univers qui coïncident bien se trouve intensifier par cette distance.
Ouais, je pense. Et puis avec Johanna, on est dans une amitié où il y a vachement de pudeur. Tu vois j’ai des amis, par exemple, si j’ai des états d’âmes, des histoires, je vais tout leur raconter. Ils savent tout ! Avec Johanna, on a toujours été vachement discret sur ce genre de choses. Du coup ça facilite la création, je trouve.

La musique vient se poser là ?
Oui, je pense que les émotions passent par là en fait ! Je l’ai bien vu sur « Love Rises »

L’envie de devenir pop star, le blues de la page blanche, la montée de l’amour, tout ça ne peut pas ne pas me renvoyer à ce que m’a dit Johanna un jour : « On n’a jamais été amoureux de moi ». Ouch, j’ai vachement compris ce qu’elle voulais dire quand elle m’a dit ça. C’était un dur constat. Aujourd’hui, mystique indienne ou pas, j’ai du mal à déconnecter She Dreams de cette phrase-là…
Oui, c’est vrai, comment dire ? Ce qui est marrant voire fabuleux, c’est que les gens pensent que tu te donnes à eux sur scène mais en fait non, pas vraiment, c’est plutôt un truc égoïste : tu prends de l’amour ! Et au-delà du rapport au public, rien que de pouvoir te produire comme ça sur scène, hé bien ça te fait du bien : t’es en osmose avec toi-même. Enfin avec l’image de toi que tu aimerais pouvoir tout le temps donner de toi ! L’image rêvée. Tu vois ? Par exemple, je pense qu’un type comme Marilyn Manson, ça doit un peu un bouffon dans la vie mais sur scène, avec les trucs qu’il fait, il dégage quelque chose de fort. Moi, très souvent, je me suis dit : « Je me sens bien que sur scène ! » D’ailleurs je me souviens qu’après notre tout premier concert à Angers avec Underwires, j’avais une espèce d’assurance que je n’avais jamais eue dans ma vie. Je m’en suis rendu compte et pour moi ça vaut toutes les psychanalyses parce que tu communiques de la façon la plus intelligente qui soit. Avec les émotions, les sons, avec ta voix chantée, amplifiée, et tu t’aimes à la fin. Et c’est vrai que t’apprends à t’aimer, quoi ! Il y a des gens qui sont intoxiqués à la scène à cause de ça.

Ouais, des gens accro à la connexion magique que ça engendre avec l’image d’eux en eux…
Ouais, et ce n’est vraiment qu’à la fin du concert, quand les gens applaudissent et que t’as vraiment fini de jouer que tu réalises qu’il y a pleins de gens devant toi ! Et que dans ce processus de toi avec toi t’as quand même donné quelque-chose. C’est le deuxième effet Kiss Cool : ton plaisir d’avoir été au plus proche de toi-même se double du plaisir de te rendre compte que ça signifier quelque-chose, autre chose, un don pour les gens !

C’est pas le cas chez le psy et t’es pas applaudi !
Oui, et à la fin tu paies ! Alors que là c’est eux qui paient eux, c’est tout bénef !

4. love rises pochette

A propos de thunes, pensez-vous sortir bientôt un disque ?
J’aimerais bien ! Mais je crois qu’on va faire des concerts avant ! Moi je voudrais essayer d’en faire à Berlin. Alors le problème, c’est les répètes. Quand les faire ? A-t-on besoin d’en faire beaucoup ? Je ne sais pas trop. Après je pense qu’on sortira une démo. Le son qu’on a n’est pas extraordinaire mais je crois que ça suffit pour l’envoyer à des producteurs. Mais oui, j’aimerais sortir un disque. Avec le dessin de « Love Rises » que je trouve super beau en pochette.

Un site web en cours ?
Je ne sais pas si les gens vont encore sur les sites d’artistes, je crois qu’ils vont sur Facebook voire Twitter pour les news. Johanna a une page Facebook, peut-être qu’elle fera un site, mais je pense que son Facebook suffirait presque, quoi !

Je comprends mais dans l’attente d’un disque il faut bien écouter les morceaux quelque part ?
Ah oui, alors elle a un, comment ça s’appelle déjà ? Soundcloud !

Quels morceaux propose-t-il en écoute ?
Il y a « Draft Blues », « Love Rises » et deux autres dont j’ai oublié le titre…

Il y a « Lynch Maniac », non ?
Mais oui ! « Lynch Maniac », j’avais oublié.

Comment peux-tu oublier « Lynch Maniac » (sourire) ?
C’est vrai !

Un morceau qui parle de toi !
Celui-là, j’aimerais bien qu’il soit rock. Je ne pouvais pas lui donner cette couleur parce que j’avais qu’une guitare sèche mais je pense qu’il faudra qu’il soit bien rock, péchu, quand on l’enregistrera !

Il a un côté un peu tubesque, non ?
Ouais, je trouve, mais honnêtement je vise un peu ça à chaque morceau… Quoique non, c’était pas le cas pour « Draft Blues ». Mais ouais, je pense que « Lynch Maniac » va plaire. Il y a un autre très pop qui plaira je pense, c’est « No Time To Think ». Je l’avais écrit pour Underwires.

Tu l’as recyclé dans She Dreams ?
Ben ouais, mon frère n’en voulait pas donc quand Johanna est venue et qu’elle m’a dit : « Voilà mes textes », j’ai recherché les vieux morceaux que j’avais pas utilisés. Il y en avait deux : un que je me suis gardé pour moi et « No Time To Think » dont j’ai illico pensé qu’il irait à Johanna. C’est de la pop pure, c’est pour ça que mon frère n’aimait pas. Elle a tout de suite aimé. Elle a juste modifié quelques phrases dans mon texte.

Dans ce qu’elle m’avait fait écouter je me souviens aussi d’un morceau tout en spirale rock, jubilatoire. Oui, un vrai petit ouragan qui répétait quelque chose comme « Be yourself »…
Ouais, je voudrais aussi qu’il soit bien rock. Mais… C’est terrible, je me rappelle plus de son nom ! Je les oublie toujours. J’avais le même problème avec Underwires. Tu me demandes quel morceau figure sur quel album, j’en ai aucune idée.

Et donc, j’y reviens, Johanna a écrit une chanson sur toi ?
Oui, parce que je bois du café David Lynch, que je fume les mêmes cigarettes que lui…

Des American Spirits, c’est ça ?
Ouais, et puis bien sûr je regarde ses films et je lis ses livres donc voilà, ça la faisait rire !

Tu en connaissais l’existence avant qu’elle t’amène ses textes pour bosser les compos ?
Oui, elle m’avait dit : « J’ai écrit un morceau sur toi ! » Mais je ne savais absolument pas sur quoi ça serait. Je pensais que ça parlerait sans doute de ma nouvelle vie à Berlin ou de mon goût récent pour la méditation. En tous cas, je ne sais pas pourquoi, mais le morceau a été très très très facile. C’est venu tout de suite ! Je lui ai juste demander de rajouter des verbes à la fin pour que ça soit mieux, plus long, et du coup avec la répétition du truc elle s’énerve à la fin donc c’est bien !

Elle est également fan de Lynch, non ?
Ouais, elle aime beaucoup Lynch !

Toi, c’est ton artiste fétiche tous genres confondus ?
Ben comme il fait un peu de tout… Oui, probablement (rires) ! En littérature, mon auteur préféré c’est Burroughs. Mais c’est pareil, Burroughs a aussi fait des chansons. Mais oui, je pense que l’artiste que je préfère c’est Lynch ! Même sa musique me plaît. D’ailleurs ce qui est intéressant, c’est que, comme Philip Glass, tout lui vient de la philosophie indienne, mais il ne l’a jamais dit !

Ah ouais ?
Oui, d’ailleurs dans Mon Histoire Vraie, son autobiographie (sortie aux éditions Sonatines en 2008 – nda), il y a des Vedas cités en début de chaque chapitre. Il en parle peu de son amour pour la philosophie indienne mais moi je m’en doutais en voyant Twin Peaks, et je m’en suis à nouveau douté quand j’ai su qu’il faisait de la méditation.

Pourquoi t’en étais-tu douté en voyant la série Twin Peaks ? Parce que l’agent Dale Cooper a des méthodes d’investigation quelque peu… mystiques ?
Oui, il en parle à un moment de sa méthode tibétaine. En plus à un moment il y a une scène où tu le vois méditer dans sa chambre. Donc je m’étais dit : « Tiens, c’est bizarre ! » Et après, il y a un nain et un géant, et on retrouve aussi ça dans la philosophie indienne. Récemment, je me suis donc dit : « Il y a un truc ! » Et quand j’ai acheté le livre et que j’ai vu qu’il citait les Upanishads (ensemble de textes philosophiques qui forment la base théorique de la religion hindoue – nda) et tout ça, qui font partie des Vedas, je me suis dit : « Bon ben ok ! » Et le documentaire qu’il est en train de faire, c’est en Inde (intitulé Méditation, Créativité et Paix, il suit David Lynch dans un périple dans 16 pays entre 2007 et 2009, à la rencontre de ses fans, d’étudiants en cinéma et de personnalités de divers domaines de la société, de l’Estonie à Israël en passant par la Bulgarie, la France, l’Ecosse ou le Danemark – nda). Donc je me suis dit : « Ben voilà quoi ! »

Ah la logique des choses quand le désir opère… Je me souviens qu’un jour, en me parlant de She Dreams, Johanna m’a dit une phrase qui m’est restée gravée : « Si ça marche pas, ça m’étonnerait pas ! Si ça marche, ça m’étonnerait pas ! »
Bah voilà, ça c’est de la philosophie indienne (rires) !

Comment perdre à partir du moment où l’on fait les choses avec amour ?
Oui, en gros c’est ce qu’ils disent. Il y a un livre qui fait partie des Vedas, qui s’appelle le Bhagavad-Gïtä. Lynch en cite d’ailleurs une phrase dans son livre et elle dit qu’il ne faut pas faire les choses pour les fruits que ça t’apporte mais qu’il faut les faire peu importe les fruits. C’est ça que veut dire Johanna, que si tu as envie de faire quelque chose bah tu le fais quoi !

Comme cette interview !
Oui, on l’a faite ! Et finalement, j’avais plein de choses à dire !

Johanna, Arno et le maître, Fire walk with them, Paris, octobre 2014

Johanna, Arno et le Maître (Fire walk with them, Paris, octobre 2014)

Leur premier EP sur Bandcamp.

Soundcloud de She Dreams in Vedas.

Facebook de She Dreams in Vedas.

Bandcamp de T.O

Merci à Sabrina Aïssaoui, Anna Dreyfack, Isabelle Erly et Arno Bisselbach pour leur aide dans la transcription de cette longue Berlin Conversation !